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Le remploi en architecture : mémoire et création.

par Chantal CALLAIS, architecte, historienne. Enseignante à l’ensapBX, chercheure à Passages, UMR 5319 CNRS

Les quartiers et les bâtiments, notamment ceux consacrés aux activités industrielles, commerciales ou artisanales, qui ont perdu leur activité première sont aujourd’hui considérés comme une précieuse ressource. Après un long temps d’abandon, il apparaît aujourd’hui comme une évidence que ces réserves foncières souvent vastes et proches des centres-villes permettent de «  reconstruire la ville sur elle-même  » pour réduire la prédation des terres fertiles par l’urbanisation. Mais pourquoi remployer, reconvertir, interpréter des bâtiments anciens ?

À cause de leur vétusté et de leur mode constructif, leur reconversion n’est pas toujours économiquement plus rentable que de détruire et de reconstruire à neuf. La remise en question de la pratique de la tabula rasa qui a caractérisé le Mouvement moderne a conduit peu à peu à conserver certains édifices, souvent grâce à la société civile alertée par une menace de destruction (comme l’entrepôt Lainé à Bordeaux au début des années 1970). Malgré quelques démolitions regrettées par certains, le remploi est de mieux en mieux considéré, en particulier par le monde de l’architecture et de la création. En témoignent l’installation d’entreprises liées au monde l’art et de l’architecture dans des bâtiments anciens, comme le hangar G2 sur les Bassins à flot (BLP arch., 2000) ou le «  308  » investi par l’Ordre des architectes (Fabre et de Marien arch., 2009).

Considéré alors comme le support d’une mémoire commune sur laquelle s’appuie l’avenir, le remploi en architecture permet d’exprimer des liens temporels entre le passé et le futur, d’inscrire concrètement l’histoire de la société dans une continuité identitaire. Si le remploi suppose un changement de fonction, les postures de projets sont nombreuses pour glisser une nouvelle fonction dans une construction qui a perdu sa raison de vivre originelle. Selon les caractéristiques du bâtiment, son niveau de protection au titre du patrimoine, les exigences du nouveau programme (équipement ou logement), il est possible de conserver, de restaurer, de reconstituer, d’interpréter, de moderniser, de superposer, d’imiter, d’imbriquer ou d’entremêler avec des formes nouvelles contemporaines. Pour certains édifices dont l’intégrité est jugée précieuse, la mutation sera quasiment invisible (centre de tri postal de Jaussely-1929-, transformé en salle de contrôle de la SNCF, BLP arch., 2007), pour d’autres le principe de réversibilité sera appliqué (entrepôt Lainé -1820, Valode/Pistre/Joanne, 1979 et suiv.). Souvent, le paysage de l’espace public, espace de référence commun à tous, sera préservé et chargé de faire le lien entre deux époques et deux fonctions. Le nouveau programme se glisse alors dans l’enveloppe conservée. C’est le cas des nombreux chais urbains des Chartrons transformés en logements (opérations de Bühler depuis 1985, cours Édouard-Vaillant par Canal architecture, 2015, et d’autres…), ou d’entrepôts qui ont muté en équipements (par exemple le TNBA dans une sucrerie par BLP en 1988, agrandi en 2001 par Baudin/Limouzin, commerces et bureaux dans les gares maritimes des quais par Marty en 1997). D’autres situations conduisent non plus à s’exprimer avec une écriture nouvelle exclusivement à l’intérieur, mais à jouer avec des extensions qui permettent de juxtaposer, d’entremêler ou de superposer l’ancien et le nouveau (comme les archives de Bordeaux Métropole dans un entrepôt de stockage par Robbrecht et Daem en 2010, le Village Bacalan dans des entrepôts à tabac de 1843 par Leclercq et ass. en 2009).

Si on exclut la pratique du «  façadisme  » où ancien et nouveau s’ignorent au sein d’un même projet de façon peu convaincante, les nombreux exemples de remploi, à Bordeaux et ailleurs, témoignent de la diversité et de la richesse des solutions proposées. Au-delà de la filiation historique préservée par le remploi d’un édifice, il est clair que la contrainte d’un «  déjà-là  » nourrit la créativité et conduit à des solutions architecturales singulières, adaptées au génie d’un lieu, évitant ainsi les solutions hors sol et indifférenciées.

  • Archives de Bordeaux métropole, à la lisière du quartier en construction Bastide-Niel à Bordeaux, par les architectes Paul Robbrecht et Hilde Daem entre 2010 et 2015. Les magasins d’archives surplombent la salle de lecture dans un volume nouveau au-dessus de l’ancienne halle des magasins généraux.

  • Au nord de Bordeaux, entrelacements au Village Bacalan (273 logements, François Leclercq & associés, 2009-2012), composant avec les chais Cordier-Mestrezat, qui n’en sont pas à leur premier épisode de remploi : construits comme entrepôt de tabac en 1843, ils sont écuries impériales sous le Second Empire, puis chais au début du xxe siècle.